Culturel




" Une vie, une Oeuvre, pour le plaisir

   des passionnés d'Art Alsacien "                      

                               

  Monographies de Peintres Alsaciens par François Walgenwitz
francois.walgenwitz@sfr.fr


                          

Henri Bacher 

(1890-1934)

Un idéal d'artiste prématurément interrompu

Henri Bacher 13
Portrait d'Henri Bacher (vers 1933-34)
© J. Hironimus

    

    Un double enracinement, une double appartenance

    

    Donnons, en guise de préambule, la parole à un collectionneur, admirateur de l’artiste. Son enthousiasme et sa spontanéité valent bien le jugement péremptoire de l’expert… «Henri Bacher, j’ai rencontré l’artiste, j’emploie volontiers ce verbe, en 1983, lors d’une exposition à Sarreguemines. Véritable choc visuel!... J’ai senti, ce jour-là combien cet homme était habité tout entier par la foi, la sincérité, la vérité et l’amour du terroir.

    Je pratique le dessin et la peinture depuis presque toujours et j’aurais aimé suivre ce peintre, être à son écoute, me laisser guider par sa bonne et belle étoile. Il portait en lui une belle lumière qui m’a beaucoup ému et m’émeut encore et toujours. Henri Bacher fait partie de ces êtres qui nous révèlent des vérités simples: amour et poésie, lumière, sourire et main tendue…»

 

    Henri Bacher est né à Sarguemines, Saargemünd, à l’époque, deuxième ville lorraine du Reichsland  Elsass-Lothringen. Son père, Heinrich, originaire de Niederbronn, de confession protestante, était auxiliaire de police (Schutzman). Sa mère, Maria-Margaretha, née Hellé, fervente catholique, était d’origine mosellane.

    Ce double enracinement et cette double appartenance expliquent, son attachement passionné aux paysages romantiques des plateaux lorrains et aux multiples trésors de l’Alsace traditionnelle. Instinctivement s’opère en lui le syncrétisme entre catholicité et protestantisme ce qui le détermine à pratiquer toute sa vie un véritable œcuménisme artistique.

    Henri a un an quand son père est promu agent de police titulaire à Strasbourg. C’est dans sa ville d’adoption qu’il fera toute sa scolarité: école primaire, cours complémentaire à St-Jean, et, selon C. Schneider, lycée Kleber. Il y reçoit une solide formation, susceptible de le faire entrer dans la fonction publique à laquelle le destinait son père qui voyait là un moyen efficace de lui faire prendre l’ascenseur social.

    Régulièrement, pendant les grandes vacances, il retourne en Lorraine, à Puttelange, auprès de ses grands-parents maternels. «Ces brefs séjours suffiront à ses yeux d’enfant pour s’habituer aux larges horizons du plateau lorrain et à l’interminable et silencieuse succession de ses collines…» (***)

    Sur les bancs de l’école, se révèle et se développe son talent de dessinateur et, naturellement, sa préférence va aux cours de dessin. Aussi, sa scolarité achevée, il avoue à ses parents sa vocation à devenir artiste. Le père, qui a le sens des réalités et qui veut éviter à son fils unique les aléas d’une carrière artistique, s’y oppose formellement. Fonctionnaire malgré lui, Henri occupe ses heures de loisirs à exercer son œil et sa main, à perfectionner son art. Heureusement, le jeune autodidacte trouve en Georg Daubner, paysagiste, peintre de plein air, un conseiller compétent et bienveillant. Sous la pression amicale du peintre et de son professeur de Français, l’abbé Stocker et l’aide affectueuse de sa mère, le père finit par céder et l’autorise, en 1913, à s’inscrire aux cours de l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg qu’il suivait déjà à partir de l’hiver 1911 – 1912.

    Il affectionne particulièrement les leçons de Karl Jordan pour la peinture figurative, celles de son ami Georg Daubner qui le sensibilise aux paysages alsaciens et surtout celles du vieux maître graveur Joseph Sattler qui oriente le jeune dessinateur vers la technique de l’illustration d’ouvrages et la technique des Ex-libris pour lesquelles il s’enthousiasme. Ses premières œuvres seront d’ailleurs vendues grâce aux soins de son maître, dit Jean Hurstel.



Henri Bacher 14Postkarte - 1916
© J. Hironimus



14-18, opportunité et...fatalité!


    Contre toute attente, la Guerre de 14-18 à laquelle il est mêlé sous l’uniforme Feldgrau, n’est pas un coup d’arrêt, mais plutôt une opportunité. L’armée allemande, elle, sait se servir des compétences de ses recrues…: après une courte période d’instruction militaire, Henri Bacher est affecté au service de presse du Grand Quartier Général, en qualité de peintre-dessinateur. D’abord affecté au front ouest des Flandres belges, il produit une première pochette de 12 lithographies «vor Ypern, 1914-15» (Devant Ypres) parues en 1915. C’est avec le regard compatissant et le cœur meurtri du jeune humaniste qu’il fixe sur des lithographies étonnamment expressives, « la délicate Madone de Hollebecke, le silencieux cimetière de Zandwoorde et lepittoresque moulin Warwick.» (***)  Une deuxième pochette, contenant une vingtaine de lithos, parue en 1918, emporte l’adhésion de la critique. Une puissante atmosphère, un sens inné du pittoresque qui détermine le choix des sujets, une technique qui, allant à l’essentiel, vise la cohérence, confèrent à cette production une valeur impérissable.

    Vers la fin du conflit, muté sur le front de l’est où il séjourne en Courlande, en Livonie, en Lettonie, il devait réaliser une troisième pochette dont la parution est interrompue par l’effondrement de l’armée allemande. De cette époque date le dessin de la synagogue de Lissa (Im Ghetto, Blick auf die alte Synagoge) et les crayons de très belle facture illustrant les maisons et les églises en bois de la mélancolique Courlande.


 Henri Bacher 15

Intérieur - Huile sur toile - 1925

© A. Fillou


 

    Sans attendre d’être démobilisé, il quitte son unité et se réfugie chez ses parents soigner ses blessures de guerre…. Au lendemain de l’armistice, il s’empresse de «monter» à Paris, plus que jamais bouillonnant d’idées novatrices, afin d’y élargir son horizon intellectuel et artistique. Trop âgé pour s’inscrire à une école, il fréquente assidument les musées, en particulier le Louvre. Pour subvenir à ses besoins, il y effectue des copies. A Versailles, il se lie d’amitié avec le peintre pointilliste Henri Le Sidaner (1862-1939), néo-impressionniste, «le peintre de l’intimité la plus discrète». Selon C. Schneider, il aurait également fréquenté l’académie Julian.

    Séjour fructueux à Rome

    L’étude attentive qu’il consacre aux grands maîtres italiens au Louvre le pousse, à l’instar de tant d’autres peintres, à faire le voyage de Rome. D’août 1919 à novembre 1921, il séjourne chez les Dominicains du couvent Santa Sabina sur le mont Aventin. Selon le pasteur K. E. Berron, le voyage à travers l’Italie se fit en soutane, de monastère à monastère…la soutane, prêtée par un moine, lui assurait le gîte et le couvert. Sa parfaite connaissance des rites et son apparence de Poverello, faisaient de lui un Dominicain très crédible. Cependant, la supercherie faillit être découverte quand un prieur lui demanda de lire la messe. Il trouva le salut dans la fuite!...

    Cette période fut très fructueuse en aquarelles, en dessins, reproduisant des chefs d’œuvres architecturaux, en lithographies, en illustrations… «Il trouvera un fidèle conseiller en la personne du savant spécialiste de Dante, le professeur Berthier, pour lequel il acceptera d’illustrer le commentaire de la Divine Comédie. Autorisé par le ministère des Beaux-Arts à faire des copies dans les musées d’Etat (cette autorisation était rarement accordée à un étranger), il apprend à contempler le monde avec les yeux des vieux maîtres et à refléter la pureté et la précision des formes. Son sens de l’harmonie et de l’accord des lignes grandit, son coup d’œil pour ce qui est vraiment beau s’élargit. C’est avec une riche moisson qu’il rentre de ses excursions dans la Ville éternelle, dans la campagne romaine, dans les montagnes et sur les côtes de la mer Méditerranée.»(***).A côté de cela, il s’occupe aussi de décorer à fresques le réfectoire du Collego Angelo Mai.

 

Henri Bacher 16
Rome - Huile sur toile
© A. Fillou
           

    

    Le séjour romain ainsi que les années de guerre marquent l’achèvement de sa formation. En 1921, il revient dans sa chère Alsace «qu’il contemple avec des yeux nouvellement éclos» et qu’il va peindre dans un style qui lui est désormais propre.

    C’est dans le jardin de la propriété paternelle, rue Silberrath, à la Robertsau qu’il aménage, sous le toit d’un hangar désaffecté, un atelier aux dimensions modestes, mais où le visiteur, accueilli avec simplicité trouve une atmosphère intime, nous apprend Jean Hurstel.

    Dès cette année, il participe à l’exposition des artistes alsaciens. C’est l’occasion pour lui de se présenter au public strasbourgeois portant son chapeau noir à large bord et sa Lavallière…. Plusieurs lithographies et études rapportées d’Italie y sont exposées. Parmi elles, le fier Castel Torre Astura de Porto d’Azio sur la côte tyrrhénienne, le jardin du couvent San Bonaventura, ainsi qu’une vue depuis le capitole par-delà les toits de la Ville éternelle, avec au second plan, la majestueuse coupole de Santa Martina.


Vers l'art graphique et l'illustration

    

    En 1922, lors de son unique exposition personnelle, il montre de nombreuses huiles ayant pour sujet des paysages des environs de Strasbourg. La façon tiède de traiter les paysages déplait foncièrement. Les critiques sont très dures. C’est une profonde déception pour Henri Bacher. Heureusement, son maître Joseph Sattler qui reconnaît son talent réel et comprend son art, le console, le réconforte et le dirige vers sa vraie vocation, celle de l’art graphique et de l’illustration.

    D’abord, il explore l’histoire de son village d’adoption, La Robertsau, et remplit une pochette de croquis par lesquels il fait revivre les anciens lieux de plaisance (le Bâckerhiesel, le jardin Kammerer…) déjà visités par le jeune Goethe en 1770 et immortalisés cinquante ans plus tard par lui dans «Dichtung und Wahrheit». Puis, il va à la découverte de «la verdoyante plaine d’Alsace, du fertile Kochersberg, du pittoresque vignoble et des magnifiques forêts vosgiennes» (***) Plusieurs jours par semaine il sillonne le pays à pied, à bicyclette, infatigable, dessinant, esquissant, ce que ses yeux peuvent capter de sites: paysages enchanteurs, églises crépusculaires avec leurs choeurs, leurs autels, leurs statues, chapelles isolées, fontaines chantantes. D’après K. E. Berron, son appareil photo ne le quittait jamais. «Il photographiait même ce qu’il trouvait laid, notamment dans les églises protestantes trop dépouillées pour l’ardeur liturgique de l’artiste…» (****)

    «Je n’entreprends aucun voyage dans ce pays que l’on croit tellement connu et exploré, sans en rapporter les croquis de dix ou quinze coins inconnus du terroir dans lesquels j’ai senti vibrer l’âme entière du pays.», dit-il.

    Son entrée au comité de rédaction de la revue «Elsassland» le conforte dans la nouvelle voie qu’il s’est choisie: reproduire dans un style simple, compréhensible par toutes les couches sociales, les beautés inépuisables de l’Alsace et de la Lorraine. Bientôt lui parviennent, avec les félicitations de tous les milieux, des commandes pour l’illustration d’ouvrages d’auteurs tels que Robert Will, Camille Schneider, Aloyse Andrès…

    En 1923, le cahier de gravures tirées sur du papier de soie du Japon, intitulé «Requiem Aeternam» qui représente dix cimetières d’Alsace dont Epfig, Hunawihr, Lupstein, Marmoutier, la Burnkirch de Brunstatt… connaît un franc succès. Selon Camille Schneider, «l’artiste a su découvrir dans la délicieuse solitude des cimetières l’âme du pays et lui a donné cette singulière patine comme font les mousses pitoyables aux ruines qu’elles revêtent, comme pour protéger leur repos.»


Henri Bacher 17Vierge à l'Enfant - Huile sur toile
© A. Fillou

  

    
    Depuis son atelier qui est un mélange de salon, de chapelle domestique et de musée, où il se met volontiers à l’harmonium pour se consacrer à un choral luthérien ou à tel morceau choisi de la liturgie, il poursuit sa carrière. Il serait illusoire de vouloir présenter ici le catalogue exhaustif de ses nombreuses gravures sur bois et dessins à la plume qui ont toutes été accueillies avec enthousiasme autant par la critique que par les amateurs d’art. Citons sa seconde collection «Goethe en Alsace» de 1932. Dans cette pochette de grand format, consacrée à Sessenheim, dont il a fait connaître l’image si caractéristique de l’église dans des gravures sur linoleum et sur bois, il évoque la célèbre idylle du jeune Goethe et de Frédérique Brion sur des textes d’Alfred Pfleger. C’est un des chefs d’œuvre d’Henri Bacher.

    Son troisième projet, le plus important de tous, et qui l’occupera jusqu’à la veille de sa mort, est l’illustration des trois gros volumes de l’abbé Pinck «Mélodies qui se meurent», (Verklingende Weisen), recueils de chansons populaires lorraines. Mosellan de naissance et de cœur, il a voulu réveiller l’âme de la Lorraine par la représentation de ses multiples paysages, à l’instar de Maurice Barrès qui disait: «Combien de fois, au hasard d’une heureuse et profonde journée, n’avons-nous pas rencontré la lisière d’un bois, un sommet, une source, une simple prairie qui nous commandait de faire taire nos pensées et d’écouter plus profond que notre cœur! Silence! Les dieux sont ici!»


Un déchirement

    En 1933, l’année de son mariage avec Gretel Huber de Haguenau, célébré par le pasteur K.-E. Berron, il reçoit de la part de Monseigneur Ruch, évêque de Strasbourg, une commande pour la décoration de la chapelle des pèlerins du Mont Sainte-Odile, ce qu’il considère comme un grand honneur. Malheureusement, il ne peut donner suite à cette offre car il commence à souffrir gravement de sa blessure de guerre à la cuisse droite, jusque-là négligée. L’infection progresse. Hautement fébrile, Henri Bacher doit être hospitalisé d’urgence aux hospices de Strasbourg. Après avoir subi plusieurs opérations et s’être énergiquement opposé à l’amputation, il meurt d’une septicémie le 15 février 1934, mercredi des Cendres, dans les bras de sa jeune épouse et de sa mère. Il est à peine âgé de 43 ans. Dix ans plus tard, la pénicilline l’aurait sauvé! Selon le docteur Ph. Bieber, il aurait eu, dans son agonie, une vision de Jean Tauler, le grand prédicateur dominicain (1290-1361). Il veut en fixer les traits et demande à l’infirmière: «Ma sœur, voulez-vous me passer mon carnet de croquis?» Ce fut sa dernière parole. Cette ultime silhouette croquée, est plus qu’un symbole dit Jean Hurstel.



Henri Bacher 18
L'Epouse
© A. Fillou

  
" L'oeuvre sort plus belle d'une forme au travail rebelle " 

    

    En maître incontesté de la gravure sur bois de grand format qu’il est devenu, il a transposé des chefs d’œuvres anciens: la Madone au buisson de roses d’après Schongauer qui obtint une mention honorable au Salon des Artistes Français à Paris, en 1928, Saint-Arbogast, la chapelle de la croix à Saint-Hippolyte, la Vierge du retable d’Issenheim de Mathias Grünewald. «Renonçant aux couleurs, il a laissé à son burin le soin de donner à la lumière l’âme du sujet et son halo quasi mystique.» (**)

    A l’instar de certains grands photographes professionnels tel Alex Schwobthaler et amateurs comme Raymond Mattauer, qui ont renoncé au technicolor préférant le noir et blanc pour sa sobriété, sa rigueur et la densité de son expressivité, Henri Bacher s’est imposé des règles, des limites. «La règle n’a jamais été un frein, mais une formidable poussée», dit Luc Dornstetter, «Oui, l’œuvre sort plus belle d’une forme au travail rebelle» affirme Théophile Gautier….La limite qu’il s’est imposée dans le noir et blanc va de pair avec celles de la technique et du format. Des centaines d’illustrations sont adaptées à la taille d’un livre, d’autres sont carrément miniaturisées comme les ex-libris.

    En passant au noir et blanc, il a adopté une technique difficile qui fait de l’artiste un artisan avant tout. La gravure sur bois «support plus difficile à travailler mais laissant transparaître la rudesse de la matière qu’il s’agit de domestiquer tout en lui gardant sa forme terrienne. Pour travailler le bois, tout comme le lino qu’il a souvent utilisé, il faut de l’huile de coude, un corps arc-bouté, une main sentant la matière à travers la gouge, une énergie aux aguets, toujours mesurée, contrôlée, domptée. L’artiste est artisan, tout comme le fondeur de cloches dans lequel H. Bacher se reconnaît.»(*) Le noir et  blanc est certes une gageure, mais le talent et la maîtrise  de la lumière dont Henri Bacher fait preuve, lui confèrent une expressivité qui tient de la magie.

    Henri Bacher ne fut pas seulement un grand graveur mais également un grand dessinateur: dessins au crayon, dessins à l’encre de Chine, au fusain rehaussés de craie ou de gouache. Il en laisse plusieurs centaines parfois rehaussées de couleur (aquarelles, gouaches, pastels) d’une grande finesse. Ils rappellent alors les dessins et aquarelles d’Henri Loux dont Bacher était un admirateur. Le dessin à la plume lui permet de répondre à la demande toujours plus pressante d’illustrations diverses.


Henri Bacher 19

© EAN


   L'ex-libris, mode d'expression favori

    Mais son mode d’expression privilégié fut l’ex-libris. Ses petites vignettes qui rappellent les lettrines illustrées des livres d’heures du Moyen-Age, tiennent une place importante dans l’histoire de cette belle coutume très répandue en Alsace qui consiste à orner un livre cher d’une gravure artistique personnifiant en quelque sorte son possesseur. La plupart des ex-libris d’Henri Bacher ont été réalisés entre 1924 et 1934. Le professeur et historiographe lorrain, Pierre Paulin, heureux bénéficiaire d’un ex-libris, apprécie que: «Dans ces petits chefs d’œuvre, il ne sait pas seulement faire revivre une idée quelconque que le propriétaire du livre lui a suggérée, mais faire sienne cette idée en la pénétrant d’une note caractéristique de l’auteur – porte de ville, maison natale, fontaine courante – ou un détail de métier lui servent à donner à ces tableautins une marque originale et symbolique. L’amateur de livre s’y reconnaît ainsi toujours lui-même et y voit concentré tout le fond de sa pensée.»

    Dans son activité ex-libriste il a surtout recours au dessin avec reproduction par cliché – zinc. Les traits puissants, larges, nettement espacés, évoquent la gravure sur bois. On y voit, outre les éléments architecturaux et les attributs qui caractérisent les destinataires, «de l’héraldique, des figures métaphoriques, religieuses ou philosophiques, toute une symbolique catholique, protestante, juive, voire ésotérique avec par exemple le pentagramme qui évoque l’Ecole de philosophie pythagoricienne, les nombres sacrés, en l’occurrence le Nombre d’or. Il affectionne les papiers de teinte chaude: paille, neige, bistre, mais quelques vignettes à fond noir sont tirées sur papier blanc. Leur typographie est particulièrement recherchée. Elle est encore un exemple de la beauté de l’écriture, qu’elle soit le plus souvent gothique ou qu’elle soit capitale elzevirienne, voire dérivée de l’onciale.»(*****)



  La touche d'un expressionniste

   
 

    Henri Bacher se place dans la lignée des graveurs de la Renaissance rhénane: Schöngauer, Grünewald. Il s’inspire aussi de la peinture romantique allemande tout en renonçant à son maniérisme, celle de Ludwig Richter pour sa vocation narrative et celle de Hans Thoma pour la vigueur de ses portraits. Dans la thématique religieuse, il a subi l’influence du populaire illustrateur du monde protestant qu’était Rudolph Schäfer. «Mais il est indéniable aussi que notre artiste régional a su donner aux cieux une luminosité, aux paysages une tendresse et aux visages une intériorité que l’on ne retrouve pas chez ce maître plus rigoureux et plus sombre.»(*)

    Henri Bacher peut être considéré à juste titre comme un documentaliste. Par un amour presque physique pour sa province, il s’est plu à une reproduction fidèle du patrimoine alsacien-lorrain. «Il aurait pu le faire avec le détachement d’un documentaliste professionnel et n’aurait alors eu d’intérêt que pour les monuments historiques. Mais ce qui est remarquable chez notre homme c’est l’aptitude à marier la rigueur archéologique à une émotion bien peu minéralogique. Au cimetière, la pierre tombale titube comme une vieillarde, les poutres sont si courbée que l’on craint pour l’écroulement de la maison, la porte du jardin est entr’ouverte pour inciter à la cueillette des fleurs…Bacher, c’est un documentaliste rigoureux doublé  d’un poète en balade, l’un stimulant l’autre.»(*)

    La facture, la touche de l’artiste, est celle d’un expressionniste. Sans pour autant avoir appartenu à ce mouvement qui en se démarquant de l’impressionnisme a révolutionné la peinture et en particulier la gravure. En fait, «Henri Bacher laisse libre cours à l’impression très personnelle que fait sur lui tel paysage, telle personnage, plutôt qu’à la fidélité au sujet lui-même. Et ceci, avec le courage d’utiliser un noir, vigoureux coup de poing, et la concentration sur un ou deux motifs qui donnent le ton à l’ensemble.»(*)



Henri Bacher 20Saint-Hippolyte - Gravure sur bois
© EAN


    C’est en allant à l’essentiel avec une prédilection pour les témoins du passé qu’il laisse deviner l’âme du pays. A travers ce choix, il défend la culture, la langue, la spécificité de l’Alsace et de la Lorraine germanophone. Et ce, à une époque, entre 1921 et 1933 où l’administration française s’efforçait, au contraire, d’éradiquer les particularismes des deux provinces recouvrées après 50 ans d’annexion au Reich allemand…Bacher est tout naturellement du côté de ceux qui prennent la défense de leur pays, de son identité. «Depuis 1923 il collaborait à la revue «Elsassland» (qui prit en 1926 le nom de «Elsass-Lothringer Heimat»), qui paraissait en allemand et qui avait pour but de promouvoir la connaissance des traditions populaires, de la littérature et des arts régionaux. Dès le début elle était suspecte à la «minorité dominante», les directeurs de publication subissant «des vexations personnelles dans leur profession»…Henri Bacher était de leur bord. Beaucoup de ses amis étaient des autonomistes, lui-même en était un.» (*)

 " Rendre visible l'Invisible "

    

    La province et la religion ont toujours été étroitement associées dans l’esprit d’Henri Bacher. Son idéal consiste à cultiver un christianisme embelli par l’Art. L’artiste, en plaçant les faits bibliques dans le paysage, dessine le visible de façon à ce que l’invisible transparaisse, dit très justement Martin Sigwalt. Car, et nous l’avons compris, Henri Bacher est un artiste enraciné dans l’Eglise. L’autel domestique qu’il a installé dans son atelier avec son prie-Dieu, ses cierges, son Crucifié et son bréviaire protestant en sont la preuve. Le visiteur s’en rendait compte aussi en s’entretenant avec lui: «Tous les entretiens aboutissaient à l’essentiel, à l’absolu.» (A. Andrès)

    En choisissant comme paroisse, à Strasbourg, Saint-Pierre-le Jeune, il affirme hautement ses positions luthériennes traditionnelles. Cependant, il lui arrive d’assister à la messe à La Robertau chez le vicaire Brand. Il fréquente le «Cercle Una Sancta» «Là, se retrouvaient des pasteurs et des prêtres sur la base des confessions de foi de l’Eglise ancienne dans le but de faire connaissance et de parler de ce qui séparait et unissait. Pour eux la division de l’Eglise était un scandale et la prière pour l’unité une nécessité. Henri Bacher, issu d’un mariage mixte, était bien à sa place.» (*)

 

    Henri Bacher était un homme généreux comme souvent le sont ceux qui se contentent de très peu. «Souvent, il offrait de grand cœur ses œuvres aux communautés religieuses ou ne demandait que le gîte et le couvert là où il passait.»(****)

    Apparaissant comme un moine frugal et enclin au mysticisme qui laisse une impression de sévérité ascétique, ses amis reconnaissent qu’il avait beaucoup d’humour ce que révèlent les petits détails curieux, émouvants qui peuplent ses scènes dessinées à la plume.

    Parmi les nombreux hommages rendus lors de sa mort prématurée, Jacques Fourmann de Forbach conclut ainsi: «Henri Bacher fut un homme de cœur, un artiste aux dons bénis; il adorait notre pays. Le pays ne l’oubliera pas!...»


Henri Bacher 21
Autoportrait, 1924 - Dessin au crayon
© J. Hironimus






    Sources

        

-           Bernhard H. Bonkhoff, Michel Guerrier, Martin Siegwalt – Henri Bacher, peintre du terroir et de la foi. – Editions Do Bentzinger – 2008 (*)

-       Camille Schneider – Henri Bacher, il y a cinquante ans - Les Vosges – 1975 (**)

-       Jean Hurstel – Henri Bacher, graveur, illustrateur, peintre et ex-libriste – Le Nouvel Alsacien – Novembre 1984 (***)

-       Dr Ph. Bieber – Henri Bacher, peintre, graveur et illustrateur de chez nous – Musée de Sarreguemines – Novembre 1984 (****)

-       Camille Schneider – Henri Bacher (1890 – 1934) – Les Vosges – 1965

-       Robert Kugel - Musée de Sarreguemines – Henri Bacher, sa vie, son oeuvre, ses ex-libris. (*****)

-       R. Muller - Almanach Sainte-Odile – Henri Bacher (1890 – 1934) - 1975

-       Me François Lotz – Artistes alsaciens de jadis et naguère (1880 – 1982) – Editions Printeck (Kaysersberg)

-       Robert Heitz – Etapes de l’art alsacien 19ème et 20ème siècles – Saisons d’Alsace - 1973

 


   

Portfolio


Henri Bacher 22Blaesheim, 1908 - Dessin original (encre de chine et aquarelle)
© J. Hironimus




Henri Bacher 23Sessenheim, 1910 - Aquarelle et gouache
© A. Fillou





Henri Bacher 24Schiltigheim, 1912 - (A l'enseigne du Cheval Blanc)
Dessin original (Encre de chine, aquarelle et craie blanche)
© J. Hironimus







Henri Bacher 25

L'Eglise et le couvent de Santa Sabina - Huile sur toile
© A. Fillou




Henri Bacher 26
Le berger près de la Ruine - Huile sur toile
© A. Fillou





Henri Bacher 28

Portrait Religieuse - Crayon - 1921
© A. Fillou




Henri Bacher 29 La Fonderie de Cloches Edel
© J. Hironimus



Henri Bacher 30
Lupstein - Gravure sur bois
© EAN




Henri Bacher 31
Achen - Gravure sur bois
© EAN



Henri Bacher 32

Riquewihr - Gravure sur bois
© EAN



Henri Bacher 33

Strasbourg - Gravure sur bois
© A. Fillou




Henri Bacher 34

Heckenranspach Gravure sur bois
© EAN




Henri Bacher 35

Nature morte aux Faïences - Huile sur toile - 1934
© A. Fillou



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