Culturel




" Une vie, une Oeuvre, pour le plaisir

   des passionnés d'Art Alsacien "                      

                               

  Monographies de Peintres Alsaciens par François Walgenwitz
francois.walgenwitz@sfr.fr


                          

Camille Hirtz 

(1917-1987)


La magie de la couleur-lumière dans la quête de l'Absolu.


Camille Hirtz 1
Autoportrait au foulard rouge - 1981 - Huile
65x54 cm - Galleria Degli Uffici à Florence (Italie)
© Manuel Hirtz

    

    

    Camille Hirtz tient une place de choix dans le prestigieux Panthéon de nos artistes alsaciens. Peintre, poète, pédagogue, philosophe, sa personnalité force l’admiration.  C’est avec le plus grand intérêt et un profond respect que nous l’accueillons, aujourd’hui, dans la galerie de notre musée virtuel.

    Camille Hirtz est né le 13 avril 1917, à Cronenbourg, un faubourg de Strasbourg, au 103, route de Mittelhausbergen qu’il n’a jamais quitté, sauf pendant la période allant de 1942 à 1970. Il est le petit dernier d’une fratrie de six enfants. Il n’a que 17ans quand il perd sa mère qui meurt à la suite d’une erreur chirurgicale. C’est alors que les liens entre le petit dernier et son père se sont fortement resserrés. Son père, Charles, né à Obernai est issu d’une famille aisée. Orphelin à 17 ans, il met à profit son héritage pour construire trois maisons à Cronenbourg. Il y fait prospérer une petite entreprise de peinture et de décoration. Par ses qualités humaines et sa haute conscience professionnelle, il exercera une profonde influence sur son fils. «J’ai eu cette chance extraordinaire d’avoir un père incarnant pour le fils que j’étais  toutes les vertus d’un vrai père, tout à la fois exigeant et libéral et celles d’un ami généreux, compréhensif et ouvert. Son exemple et l’ouverture d’esprit qu’il m’a apportée m’ont été, en tant qu’homme et artiste, un soutien inestimable tout au long des années partagées, puis, tout au long de ma vie» Tout en poursuivant ses études secondaires où il compte Camille-Schneider comme professeur, Camille Hirtz s’initie au métier de son père pendant son temps libre. C’est, sans doute, ce qui le détermine, avec l’appui de son géniteur, de s’orienter vers des études techniques. Le dessin technique, bien que détesté, se révèlera utile par la suite.




Une vocation artistique tôt affirmée

    

       

    Mais, c’est sa vocation artistique, tôt affirmée qui va décider de son sort. A la question qui lui a été posée par Joseph-Paul Schneider: «Et si tu n’étais pas devenu peintre?», Camille Hirtz a répondu sans hésiter: «Avocat… ou acteur… mais, en fait, la peinture a toujours été en moi. Petit enfant, je ne cessais de dessiner, j’aimais déjà la matière/couleur, l’odeur de la térébenthine. A douze ans, je peignais déjà. Je broyais mes couleurs moi-même. J’ai commencé alors à copier des cartes postales. Des paysages réels, je suis passé aux paysages imaginaires. Je tentais d’explorer la «réalité poétique». Par la suite, je me suis senti attiré par la nature morte. J’adorais les composer, déplacer et jongler avec les éléments de l’œuvre. Aussi loin que je remonte dans le temps, j’ai toujours rêvé de devenir peintre…la peinture a été toute ma vie.»

    Convaincu du sérieux de ce bel engagement, son père l’encourage à entrer dans l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg où il fréquente, de 1935 à 1938, les cours et les ateliers  de Louis-Philippe Kamm, Auguste Cammissar, Emile Schneider, Henri Solveen et ceux du sculpteur Schultz, l’auteur de la fameuse «Gänseliesel». Il obtient son diplôme dans la section peinture avec mention Très Bien ainsi que le Prix de la Ville de Strasbourg. Après un court intermède en compagnie du mulhousien Charles Folk, grâce à une bourse-prêt d’honneur, versée par le département, il se rend à Paris, en 1939, à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts où il fréquente, entre autres, l’atelier de F. Sabatté.


"Ces années de guerre qui m'ont terriblement marqué "

    La guerre met brutalement fin à ce fructueux élan. Incorporé, il combat sur l’Oise, la Marne, la Seine et la Loire où, cité deux fois à l’ordre du régiment, la croix de guerre lui est décernée. Démobilisé en 1940, il retourne à Cronenbourg où il occupe un atelier en compagnie de son ami, le sculpteur Jean Henninger et se réinscrit à l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg, pour suivre les cours supérieurs de perfectionnement en tant qu’élève-maître de L.-P. Kamm, en compagnie d’Alfred Tinsel, de Louis Wagner et d’André Brika. «C’est là qu’il sut épanouir sa personnalité de peintre. Son art se distingue par un vigoureux coup de pinceau et par une gamme de couleurs particulièrement riche; ce qui n’empêche pas l’artiste de traiter ses sujets avec une sensibilité nuancée, leur prêtant une sorte de vie individuelle» (***)

    Cet épisode tellement prometteur est à son tour interrompu par l’incorporation forcée, en 1943 dans l’armée allemande. Camille Hirtz est envoyé sur le front russe, la pire des affectations!... En 1944, il s'évade et se rend aux Russes pour sauver sa vie. Mais ceux-ci ne comprenant pas la différence entre un "Malgré-nous" et un Allemand, l'internent successivement dans le camp de Karaganda, dans le Kazakhstan, puis dans le tristement célèbre camp de Tambov, jusqu’en novembre 1945, d’où il revient en piteux état.


 Camille Hirtz 2Tambov - Huile sur toile - Collection: Musée Historique de Strasbourg
© Musées de Strasbourg - M. Bertola

     

   

    Un pédagogue respectueux de ses élèves

    
    A son retour de captivité, il est nommé professeur de dessin à l’Ecole Commerciale de Strasbourg (collège technique), puis, en 1946, professeur à l’Ecole des Arts Décoratifs où «il dispense un enseignement de haute qualitéSes élèves trouvèrent (…) en lui un camarade et un conseiller sûr, riche d’une expérience pratique qu’il met à leur service.» (***).Il dispense son enseignement sans dogmatisme, en restant lui-même (On n’enseigne pas ce que l’on sait, mais ce que l’on est !) «Même dans mon enseignement, je suis resté indépendant, respectueux de la liberté et de la responsabilité de mes élèves à qui je communiquais mon expérience et surtout les bases techniques indispensables – on ne crée pas sur le sable – mais également un large éventail d’ouvertures…des portes qui leur permettaient de se trouver..» Son contact permanent avec les jeunes qui sollicitaient son sens de l’observation, et son esprit créateur a fait de lui un artiste «branché» En 1968, il dirige l’atelier de peinture. Pendant ses deux dernières années d’enseignement, il est appelé au poste de coordinateur du «Département Art». Il accède à la retraite en 1981.


Un homme engagé

 

    Profondément enraciné dans sa ville, (L’école primaire de son quartier porte son nom. C’est là, un signe de reconnaissance…), dans sa province, mais aussi dans son époque, «témoin attentif et souvent truculent de la vie de l’art et des hommes, interprète des expériences sociologiques et artistiques de Son Alsace» (**), il s’est engagé tout naturellement dans plusieurs domaines de la vie avec compétence et sagacité. Il est membre de l’AIDA. De 1946 à 1947, Roger Marx, un idéaliste, le compte parmi les adhérents de son groupe au titre frappant de «L’Issue», une tentative louable selon Robert Heitz de regrouper «ces jeunes désemparés et marquer leur commune inquiétude devant le choix de la voie à suivre.». Marx prône la convention fondamentale de «l’imitation créatrice» et condamne sans appel le surréalisme et certains peintres non figuratifs (noms à l’appui!...). Braque et Kandinski n’appartenant pas au monde de la peinture selon lui!...Camille Hirtz fuit promptement ce sectarisme et, 1948 à 1952, il fait partie du groupe de «l’Arche», puis du groupe des «Sept», de 1953 à 1958, enfin du groupe de «l’Oeuf», une idée qui a germé dans l’esprit de Jean-Jacques Hueber alors trésorier de l’AIDA. «L’unanimité se fit avec une étonnante rapidité. Nous étions tous de tempéraments assez différents, quoique Camille Hirtz ne se lassait pas de constater que le signe du bélier dominait nettement rue de l’Académie, et nos conceptions artistiques reflétaient les tendances les plus diverses. Et c’est sans doute «à cause même de cette diversité», pense Jean-Jacques Hueber, que les choses allèrent rondement» (****) Pourquoi l’œuf? Le vernissage de la première exposition ayant eu lieu le 21 mars 1959 ce pourrait être la proximité des fêtes de Pâques…En fait, dans l’esprit de son fondateur, l’œuf est le symbole de la perfection, de la pureté, de la fécondité, c’est à dire un certain idéal. Camille Hirtz n’y envoie que deux toiles, une marine et une scène de cirque, exécutées dans une sorte de fauvisme fougueux et coloré qu’il abandonnera incessamment. A l’expo annuelle de 1962 il est déjà à une abstraction «proche du fantastique». (*****)

    En 1969, le dixième anniversaire ne fut pas fêté. Le groupe avait vécu. Le pourquoi de la séparation? «Un lent désintéressement des participants, le manque de moyens financiers et le manque de publicité. Si nous avions eu une «Vie en Alsace»… regrette Jean-Jacques Hueber en référence à ce qu’a vécu son oncle Luc!...De son côté, Camille Hirtz, «entraîné depuis quelques années dans un engrenage éprouvant qui devait le mener à la présidence du Syndicat national de l’Enseignement Artistique des Ecoles d’Art poursuit, malgré tout, ses expériences non-objectives profondément marquées par le poète qui se cache en lui.» (****) En effet, peintre avant tout mais aussi poète, Camille Hirtz s’est trouvé engagé dans la vie littéraire au sein de la Société des Ecrivains d’Alsace et de Lorraine par ses écrits littéraires et journalistiques consacrés à Beeke, Bliekast, Schall etc…,

     Camille Hirtz est décédé le 14 juin 1987. Laissons la parole à André Schmitz qui lui a rendu un vibrant hommage: «Oui, bien sûr, la rumeur l’atteste et les faits le confirment. Mais cela n’est pas clair. Il n’est pas acceptable que cela soit vrai. Le vrai est plus que jamais dans l’œuvre et dans les fragments qui font l’œuvre; il s’y retire et s’y loge mieux que jamais et là, fécondé, il féconde; là, recentré, il rayonne.

    A l’œil d’en écouter les musiques, de se glisser dans les géométries spirituelles et charnelles, de capter les vibrations des formes qui se lient et se délient, de reconnaître une alchimie d’ombres et de lumières s’entrecroiser.

    Et ce faisant, à l’œil encore de toiser la mort, pour voir qu’elle est figée et impuissante; de lui opposer ce que lui-même, l’œil, véhicule: une charge créatrice où la vie abonde et ne cesse de jaillir, pour voir qu’elle, la mort, n’a point prise sur le lyrisme du geste et sur l’aventure de la couleur.»

    Camille Hitz, «absent»? Allons donc!...»



Camille Hirtz 3
Tournesols - Huile sur toile - 1941
Collection: Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg
© Musées de Strasbourg




Camille Hirtz 4
Clairière - Huile sur toile - 1948?
Collection: Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg
© Musées de Strasbourg




Vers l'Abstraction lyrique
           

    
    

    

    Après avoir subi, pendant ses études et jusqu’en 1938, l’influence de l’impressionnisme, ainsi que celle de Gauguin et du symbolisme, Camille Hirtz évolue, après 1945, vers un expressionnisme très sombre, «aux limites du tragique» qui correspond à la période noire de la guerre et de la captivité dans les camps russes. A partir de 1947, il se libère de ces cauchemars et tend, par une lente résilience, vers une peinture figurative fortement charpentée avec une multiplication d’éléments géométriques qui elles-mêmes évoluent pour aboutir à une abstraction lyrique. «Les formes avaient tendance à devenir trop absolues; or, comme je souhaite «poser» des choses vivantes, échapper à l’intellectualisme (comme au suprématisme), j’ai travaillé davantage l’emploi des courbes. Ces «formes vivantes» glissent les unes dans les autres; tu les retrouves également dans les sculptures de Hans Arp.» (déc. 1986)

    Evoquer la peinture abstraite, c’est inévitablement poser la question «L’abstraction, Art ou bluff?» Nietzsche s’en est préoccupé qui affirme que la vérité de l’œuvre doit désormais se trouver dans l’artiste; l’œuvre doit être l’expression la plus achevée de la personnalité de son auteur. D’où l’importance primordiale, axiomatique, de la sincérité du véritable créateur que doit être l’artiste.

    Comment se situe Camille Hirtz par rapport à cette problématique? Quelle est sa définition, sa conception de l’art abstrait? Sous ce vocable, il désigne «un phénomène vivant, mouvant, cherchant ses sources dans des mondes parallèles à celui de notre vision immédiate, habituelle.» Dans l’esprit de l’artiste, les objets subissent une métamorphose. Il ne retient d’eux que l’expression et l’émotion, offertes par l’inconscient, l’intelligence, et la sensibilité. Par conséquent, «le processus de l’abstraction n’a rien de commun avec une déformation ou une stylisation de l’objet réel, comme dans le cubisme, par exemple. Il ne faut donc pas chercher dans une œuvre abstraite l’origine primitivement figurative, puisqu’elle élimine l’objet initial et ne le retient que comme émotion et choc moteur…L’art abstrait pur tourne délibérément le dos à la figure comme telle et l’abolit.» Selon Camille Hirtz, l’art abstrait lyrique, qui est le sien, évoque directement, immédiatement des états affectifs, émotionnels (des états d’âme) sans l’intermédiaire d’une forme «représentationnelle». Son domaine est celui de l’émotion pure.


Camille Hirtz 5Crucifixion - 1958 - Huile (92x60) - Collection particulière
© Manuel Hirtz



La lecture de l'oeuvre

     

    

    L’art abstrait rationaliste, celui de Mondrian, de Vasarely, exige du spectateur beaucoup plus qu’exige l’art figuratif. Il exige davantage de son intelligence, il fait appel à la raison et à «une sorte d’instinct de la perfection – les lois de l’harmonie étant du corps autant que de l’esprit-.» L’œuvre d’art lyrique, «sensible», celle de Camille Hirtz, quant à elle, en exige encore plus: elle réclame une longue contemplation. L’émotion du spectateur pouvant ne pas être exactement celle de l’artiste!...Cette situation est plus que probable. D’où, l’intervention du titre que Camille Hirtz attribue à ses tableaux: «Le seuil de la lumière» (1982), «Le pèlerin sur le chemin de la lumière» (1983) et, en 1987, année de sa mort: «Le silence de la lumière»…Le titre resserre les liens entre le concepteur et le contemplateur. Il annonce l’idée force, révèle les perspectives poétiques. Camille Hirtz s’en explique quand il dit: «Il existe entre l’objet extérieur ou intérieur un contact qu’on retrouve dans le titre de l’œuvre, titre qui, sauf certaines exceptions, ne relève pas de la fantaisie ou de la mystification, mais qui relie l’œuvre en tant qu’abstraite à une image ou à un sentiment qui inspire le tableau, mais dont celui-là n’est pas la représentation.» Par là-même, il répond à la critique de Marc Lenossos qui, en tant qu’humble visiteur de ses expositions, simplement séduit par le jeu des formes et des couleurs, ne verrait aucun inconvénient à ce que les tableaux soient vierges de dénomination, le laissant libre…

    En tout cas, les formes que crée l’artiste abstrait ont une signification plus que décorative: «en ce qu’elles répètent avec des matériaux appropriés et sur une échelle qui leur est propre, certaines proportions et certains rythmes qui sont inhérents à la structure de l’univers», affirme Herbert Réal cité par Camille Hirtz, qui invite également Platon à soutenir la thèse de l’universalité de son art. En effet, dans sa «République» le philosophe grec dit «La géométrie est la connaissance de ce qui est toujours.». L’art abstrait apparait comme le véhicule parfait du concept spirituel.



Camille Hirtz 6
Espace Mahdiste du troisième jour - Huile (73x54cm) - 1972
Collection particulière
© Editions de la Dryade

   

   

    A ce stade de notre approche, nous pouvons nous poser la question de savoir pourquoi Camille Hirtz a poussé son évolution jusqu’à l’abstraction, jusqu’à ce que le sujet disparaisse et que tout élément concret soit aboli. Lors de sa conférence de décembre 1960, il nous explique que la tendance à l’abstraction peut être le résultat d’un désir obscur, inconscient, informulable autrement que dans l’œuvre d’art qu’éprouve l’homme devant une nature hostile et de ce que cet homme ne se sente à l’aise que lorsqu’il  aura construit pour s’y réfugier, un univers de formes nouvelles, ce qui rejoint la thèse de Henri Laborit: «L’art abstrait est une manière de fuir un réel non gratifiant vers un imaginaire qui apaise.» (******). Ce fut le cas de Camille Claus en 1949, rompant avec un passé douloureux.

    Il distingue aussi une tendance à l’abstraction chez les peuples «à angoisse métaphysique»: les Allemands, les Scandinaves. En attestent le nombre et la qualité  des artistes qui se sont engagés dans cette voie: Kandinski, Klee, Macke, Baumeister, Kupka…

    Camille Hirtz a conscience, par ailleurs, de l’autre tendance qu’il condamne: la fuite en avant vers «l’originalisme», «l’avant-gardisme». Car, quand la nouveauté n’est plus neuve, que reste-t-il? Il reste l’œuvre telle qu’elle est ou telle qu’en elle-même enfin notre lassitude la change. Pour reprendre ce qu’en dit André Comte-Sponville.


" Une évolution lente mais logique "

    Enfin, pour ce qui est de la tendance profonde, propre à Camille Hirtz, écoutons sa déclaration faite en 1964 à Jean-Claude Walter: «Je ne puis qu’affirmer, pour l’immédiat, que mon aboutissement actuel à l’abstraction et au tachisme lyrique fut un chemin à évolution lente mais logique. Pour moi, ce fut un phénomène naturel dont l’évolution et l’évidence n’ont pas davantage étonné mon entourage. Seuls certains critiques, dont les connaissances en art sont aussi nulles que les miennes en météorologie de la voie lactée, peuvent mettre en doute l’authenticité de conviction et la nécessité de ce choix par moi. (…) Mes compositions sont devenues plus mouvantes, leurs rythmes ovoïdes se greffant sur des spirales sinueuses, pour aboutir, vers 1961, à un tachisme informel fait de décompositions corpusculaires, vers une sorte d’univers microscopique, se mouvant dans un monde spatial nécessaire à mon besoin d’évasion.

    Ce monde est le mien. Il est aussi réel que notre monde immédiat, il satisfait chez moi une sorte de nostalgie indéfinissable.»



Camille Hirtz 7

Ma demeure dans le miroir magique - 1984 - Huile (81x68)
Collection particulière
© Studio A Neuf-Brisach



Un tempérament de chercheur, fondé sur une vaste culture.

   

    S’il a parcouru ce long chemin, aventureux, voire dangereux mais ô combien riche en découvertes, c’est par la force de son tempérament de chercheur et de sa vaste culture. Son amour des «expériences périlleuses, des techniques lentement mûries» (*), l’a conduit à se pencher avec une patience infinie sur le mystère de la couleur, à essayer de comprendre ce que la couleur est capable de susciter, de suggérer et de définir la meilleure manière de s’en servir. Son étude des théories des couleurs a élevé Camille Hirtz à l’excellence dans l’organisation rigoureuse des couleurs selon des principes physiques, chimiques, mais également symboliques et harmoniques précis. Couleurs spécifiques aux peintres rhénans. Car Camille Hirtz est un peintre rhénan. Parmi les inspirateurs de ses théories des couleurs figurent notamment Goethe et Grünewald. Il a confié à Joseph-Paul Schneider avoir «un rapport physique avec la couleur», la couleur-lumière! «Il me paraît important, ajoute-t-il, que chaque couleur ait une polarisation chaude et une polarisation froide. Cela permet de préciser la couleur. Ainsi, c’est toujours le plus «chaud» qui s’oppose au plus «froid» de la couleur complémentaire…Si seulement certains jeunes peintres savaient quelles immenses ressources ils pourraient puiser de l’étude de ces théories des «oppositions» de couleurs, de valeurs, de chaleurs, de lumières…»

    Il a, certes, été séduit par la force magique de la couleur porteuse de messages que le spectateur doit pouvoir saisir, mais, soucieux d’aboutir à un cadre architectural de plus en plus élaboré, ses recherches ont également porté sur les nombres: «Bien que je ne me considère pas comme un peintre scientifique, j’ai beaucoup étudié la théorie des nombres, celle des chiffres sacrés et de la géométrie sacrée qui en découle, les symboles et évidemment la règle d’or… base structurelle indispensable.»

    Ses amis et ses élèves davantage encore ont été impressionnés par l’éclectisme et l’étendue de sa culture: «Combien de fois, en le quittant, me suis-je demandé dans quel univers, dans quels grimoires secrets, dans quelles (autres) vies cet homme puisait ces incroyables ressources physiques et morales, ces connaissances si précises dans des domaines aussi variés que la philosophie, la poésie, l’anthropologie, l’histoire, la science des religions, la gastronomie, l’œnologie, la littérature française, allemande et alsacienne…et, évidemment l’art, à travers créateurs et théoriciens  de tous les temps et de tous les pays.» (**)


Camille Hirtz 8

Idoles siamoises - 1987 - Huile (65x54) 
Collection particulière
© Manuel Hirtz



    Ce travail de réflexion, d’étude, de méditation aboutit à une œuvre qui «ne raconte pas une histoire, mais crée un état.» Selon Joseph-Paul Schneider, on peut considérer que «l’exécution-organisation» de son œuvre peinte repose sur trois postulats. Le premier est d’ordre intellectuel, culturel, résultante des longues et patientes recherches antérieures voire permanentes…Le second, plus instinctif est d’ordre sensuel. C’est la tension spirituelle, mystique qui l’habite. Le troisième étant celui de la couleur-lumière qui illumine les «paysages intérieurs hirtziens» d’une prodigieuse intensité.

    La lecture d’une œuvre de Camille Hirtz n’est pas simple…Elle demande d’une part, une attitude synthétique car Hirtz est un tout qu’il faut embrasser totalement sous peine de le trahir, s’abandonner à la méditation, accepter l’œuvre comme une offrande. D’autre part, elle demande une observation qui nous conduit à découvrir analytiquement la démarche de l’artiste: observer les rapports des couleurs, le jeu des masses jamais figé, la structure des formes d’une couleur rare, la clarté de l’ordre, la richesse des aplats…


Le rôle essentiel de oeuvres poétiques


    Pour juger de l’œuvre de Camille Hirtz, il faut tenir compte de l’ampleur exceptionnelle de sa personnalité: il a été peintre, poète, pédagogue, philosophe. Il a été tout cela avec la même intensité et la même sincérité. A l’instar de la peinture, retenons, ici l’œuvre poétique. Car, outre les écrits philosophiques et mystiques, les œuvres poétiques ont joué un rôle essentiel dans la vie de Camille Hirtz. Dès l’âge de dix-sept ans, il a publié «Les Crépusculaires», exercice de jeunesse, certes, mais qu’il faut prendre en considération dans l’appréciation de l’ensemble de son œuvre poétique. Par exemple, on est tenté de trouver dans la poésie de Camille Hirtz une évolution parallèle à celle de sa peinture: de l’événementiel au conceptuel.…

    En tout cas, peinture et poésie  sont pour lui consubstantiels: «Il y a, pour moi, interpénétration – du moins à un certain niveau- entre littérature et peinture. Il y a le fait que toute œuvre d’art incite à la méditation: il faut aller au-delà de l’analyse rechercher une identification à l’objet et à la lecture ou inversement…sans oublier que la structure des œuvres littéraires ou plastiques obéissent à des lois semblables même si la conception première est différente….Il y a le côté «inspiré», la découverte progressive d’associations…mots, couleurs, idées, formes, etc.»


La cathédrale m’a parlé

 

Un bruissement réveille une fleur somnolente.

Mai, vierge de soleil, sent des frissons glacés.

Et le Mur Payen, rêve dans une morne attente

De ses Dieux de jadis, dans le temps effacé.

 

Sainte Odile debout sur la marche de pierre,

Dans l’auréole en qui du rose s’émoussa,

En bénissant l’Alsace, en sa sainte prière,

Nous ramène la paix: fleur qui nous délaissa.

 

La brume se dissipe, en cent couleurs réveille

La flèche bleutée, et se mousse en violet.

La cathédrale entière à mon rêve pareille

Au-dessus de Strasbourg mystique m’a parlé.

 

(Les Crépusculaires, 1934)

 

 

 

L’Oiseau des neiges

 

L’oiseau né des neiges de décembre

S’est paré des couleurs

D’un arc-en-ciel d’hiver

 

Coiffé d’améthyste, en robe d’émeraude

Et de lapis-lazuli,

Il rêvait cerises, oranges et citrons

Vivait de roses de Noël et du miel

Des sapins argentés.

 

Venu bien avant les Pâques,

Le printemps: amant des colchiques

Et des narcisses

Est venu l’emporter.

 

Sous le ciel aride

Les roses du désert

Fleurissent la tombe

De l’oiseau des frimas.

 

 

 

    Peu à peu, sa peinture s’éclaire d’une sensualité transfigurée. Sans pour autant mépriser la peinture réaliste ou figurative, «il avait trouvé pour la sienne la dimension et la structure qui lui convenaient» (*) Il rayonnait de lui une grande sagesse car il a fait son chemin, poussé par des forces irrésistibles, il l’a fait sans regrets, dans la sérénité. "Non objectif, cet art est si serein qu'une souriante sagesse s'en dégage pour des raisons évidentes" confirme Alfred Kern, l'ami de toujours. Cette sagesse est associée à une modestie indéfectible car Camille Hirtz a compris depuis toujours que rien n’est jamais donné. Et surtout pas à celui qui préfère la quiétude à l’interrogation.

    «Il faut toujours se sentir responsable, dans sa vie comme dans son œuvre. J’ai vécu ma vie comme un chemin vers la couleur, cette couleur/lumière qui s’affirme et se révèle de plus en plus dans son rayonnement, dans sa spiritualité.»

Un crédo qui porte le sceau de la sagesse!...




Camille Hirtz 9Oeuvre inachevée - 1987 - Collection particulière
© Manuel Hirtz





Les expositions particulières de Camille Hirtz

-       1949 – 1957 – 1960 – 1961 – 1963 – 1972 – 1976 – 1980 Maison d’Art Alsacienne, Strasbourg

-       1981 – Galerie Marie-France, New-York

-       1982 – Centre Culturel Français, Luxembourg

-       1982 – Maison d’Art Alsacienne, Strasbourg

-       1983 – Galerie Simoncini, Luxembourg

-       1984 – Maison d’Art Alsacienne, Strasbourg

-       1984 – Galerie Simoncini, Luxembourg

-       1986 – Galerie Pourtalès, Strasbourg

-       1986 – Maison du Crédit Mutuel, Strasbourg

-       1988 – Maison d’art Alsacienne, Strasbourg


(Cette exposition posthume a eu lieu à la date prévue par l’artiste)

1991 – Exposition rétrospective à l’Hôtel de Ville de Strasbourg



Camille Hirtz a participé à des expositions de Groupes et Salons


-       Avec les «Junge elssässische Künstler» en 1942, à Strasbourg

-       Avec le Groupe de l’Issue, en 1945 à Paris et en 1947, à Strasbourg

-       Avec le Groupe de l’Arche de 1946 à 1952, à Strasbourg

-       Avec le Groupe des Sept, de 1953 à 1967, à Nice, Haguenau, Colmar, Strasbourg et Stuttgart

-       Avec le Groupe de l’œuf, de 1959 à 1966, à Strasbourg, Munich, Guebwiller, Karlsruhe et Mulhouse

 

 

    De 1942 à 1986, il a participé à 24 autres expositions en France (Paris, Nice, Menton, La Rochelle, Strasbourg…) et ailleurs, en Europe (Belgique, Allemagne…)



Acquisitions

Des œuvres de Camille Hirtz ont été acquises par le Musée des Beaux-Arts de Strasbourg, le Ministère de l’Education Nationale, le Musée des Estampes de Strasbourg







    Bibliographie:

-       Joseph Paul Schneider - Camille Hirtz, peintre rhénan – Origine La Dryade – 1980 (*)

-       Joseph Paul Schneider – Camille HIRTZ – Editions Michel frères – Virton – 1988 (**)

-       Joseph Paul Schneider – Horizon mobile du temps – Galerie Simoncini Editeur – 1983

-       Joseph Paul Schneider – Camille Hirtz, monographie et choix de textes – Luxembourg Wort - 1988

-       Camille HIRTZ – L’art abstrait – manuscrit – 1960

-       Camille HIRTZ – Les Crépusculaires

-    Robert Heitz – Etapes de l’Art alsacien – Saisons d’Alsace – N°47 – 1973 (*****)

-       Louis Fritsch – Le Groupe de l’Oeuf – Saisons d’Alsace – N° 47 – 1973 (****)

    Henri Laborit – Eloge de la fuite – Gallimard – 1992 (******)

-       Luc Ferry et André Comte-Sponville – La Sagesse des Modernes – Robert Laffont – 1998

-   Camille-Schneider – Camille Hirtz – Magazine Ringier – 1959 (***)

-       Julie Carpentier – Camille Hirtz: Rétrospective  - DNA – 31 octobre 1991

-       Hebdo Scope - Rétrospective Camille Hirtz – Octobre 1991

-       Marc Lenossos – Camille Claus et Camille Hirtz à la Maison d’art alsacienne, Strasbourg – Magazine Ringier - 1956 –

-       Marc Lenossos – Expo 1960 Aktuarius – Magazine Ringier – 1960

-       7 Poètes d’Alsace – Avec une gravure de Camille Hirtz

-       Jean-Claude Walter – Fragments du Cri – Avec une gravure de Camille Hirtz

-       Me François Lotz – Hirtz Camille – 1917 – Artistes alsaciens de jadis et naguère; 1880-1982 – Printek Kaysersberg

-       Camille Claus – Camille Hirtz – DNA 4 novembre 1957

-       Jean Chevalier, Alain Gheerbrant – Dictionnaire des symboles – Robert Laffont

-    Françoise Barbe-Gall – Comprendre les symboles en peinture – Editions du Chêne



   

Portfolio


Camille Hirtz 10aAutoportrait - 1984 - Huile sur toile
Collection: Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg
© Musées de Srasbourg




Camille Hirtz 10bBuste de Camille Hirtz - par Jean Henninger en 1946
© F. Walgenwitz





Camille Hirtz 11La Pierre de Feu dans les Marécages de l'Oubli - Huile 1974
Collection particulière
© Editions de la Dryade





Camille Hirtz 12
Les voleurs de lumière - Huile (33x24) - 1976
Collection particulière
© Editions de la Dryade







Camille Hirtz 13
La Route Mobile - Crayon - 1980
© F.Walgenwitz






Camille Hirtz 14

Sérigraphie pour "Horizon mobile du temps" de J.P.Schneider - 1983
© Galerie Simoncini Editeur





Camille Hirtz 15 Fleur de mes Rêves - Huile sur toile - 1986 - Collection particulière
© Manuel Hirtz





Camille Hirtz 16
Belvédère des Guerriers dans le Feu du soir - Huile - 1986 - Collection particulière
© Manuel Hirtz






Camille Hirtz 17
Bourgeonnement en fin d'été - Huile - 1987 - Collection particulière
© Editions Michel Frères





Camille Hirtz 18

Cavalier de Feu - Huile - 1987
Collection: Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg
(Oeuvre choisie par les Amis du Vieux Strasbourg et offerte au Musée d'Art Moderne)
© Musées de Strasbourg




Camille Hirtz 19

Camille Hirtz - Professeur à l'Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg
© René Noël - 1976


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