Culturel



" L'analyse d'une Oeuvre "                      

                   par François Walgenwitz        francois.walgenwitz@sfr.fr


                          

Louis-Philippe Kamm 



Noces paysanne, 1926

Louis-Philippe Kamm 34
Huile sur toile
Mairie de Rosheim
© Photo: F. Walgenwitz


   

    Ces Noces Paysannes, semblent faites pour rassembler autour d’une table festive, les modèles dont Louis-Philippe Kamm a fixé les traits sur ses nombreux portraits et scènes de genre, c'est-à-dire les paysannes et les paysans de Drachenbronn, d’Oberseebach, de Schleithal…Une synthèse de l’œuvre, en quelque sorte!

 

    Peint en 1926, ce tableau présente une scène qui était encore d’actualité. Kamm a été le témoin oculaire de ces agapes. Un témoin sincère et sensible. L’exactitude documentaire est indéniable Au-delà de l’expression du talent du peintre, on apprécie la valeur ethnographique de ce tableau de chevalet aux dimensions impressionnantes (288 x 240 cm).

    Confronté à ce que disent Charles Spindler, Marguerite Doerflinger et Paul Lévy, force est de constater que Kamm est dans le vrai, le vécu, l’authentique. Il convient d’être très attentif à tous les détails de la scène pour en saisir la signification et reconstituer, en esprit, le «Heimatsgefühl» qui s’en dégage. C'est-à-dire le reflet de l’âme alsacienne qui fait de cette famille une communauté singulière, héritière d’une ancienne civilisation.

    Quand on sait l’importance de la différenciation identitaire entre catholiques et protestants dans tous les domaines de la vie, pas seulement de la vie religieuse, mais aussi sociétale, politique et économique, on ne peut s’empêcher de se poser la question: cette noce est-elle catholique ou protestante? Ce que l’on constate d’abord, c’est l’absence d’enfants, ce qui pourrait faire penser à une tablée de protestants puisque ceux-ci sont habitués à une pratique généralisée du contrôle des naissances, en corrélation avec la morale de la responsabilité individuelle et la réussite économique. Voyez Max Weber!... (*) Mais il se peut très bien que les enfants aient été écartés de la table des adultes ce qui autorise une certaine liberté gestuelle…et probablement verbale.

    Autre argument en faveur de l’hypothèse protestante, c’est le nombre réduit des convives, quatorze ou quinze. Comme elles étaient moins nombreuses que les familles catholiques, celle-ci peut, effectivement, être considérée comme protestante, bien que les protestants, pour répondre à l’impératif du prestige social, pouvaient ouvrir la fête à des degrés de parenté plus éloignés. On a connu dans certains villages de l’Outre-Forêt des mariages qui rassemblaient plus de cent personnes et qui duraient sept jours…

    Autres critères d’identification: la coiffure des femmes et les costumes. Ici, ils ne sont pas déterminants sur le plan confessionnel. Par contre, ils renseignent sur le statut social de la femme. La coiffe, le «nœud alsacien», noir, porté indifféremment par les catholiques et les protestantes, est le privilège de la femme mariée. Il a un sens moral et marque le passage à une nouvelle vie. La femme y met beaucoup de soin, c’est le symbole du respect de soi… Les jeunes filles sont tête nue, les cheveux retenus par une double natte plaquée sur la nuque. Il s’agit de la servante, de la jeune fille vue de dos (de dot…) dont le fiancé flatte la croupe sans pour autant faire perdre une bribe de la conversation à l’heureuse bénéficiaire de ce geste tendre; il s’agit également de la jeune fille assise en bout de table, sous la fenêtre, qui, absorbée dans ses pensées, se sent un peu seule et semble s’interroger sur son avenir sentimental…

    Concernant les costumes, on observe la prédominance de la couleur rouge dont le symbolisme, nullement lié à l’appartenance religieuse, se rapporte au principe de vie, synonyme de jeunesse, de santé, de richesse et d’amour. Les hommes aussi affectionnent le rouge Sous la longue redingote sombre, de drap bleu, vert ou brun foncé, ils portent un gilet rouge sans manches orné d’un rang très serré de boutons en métal blanc.

    La mariée qui prend la pose et dont le sourire nous fait part de son bonheur, se distingue par ses atours, surtout ses ornements de tête: couronne, bonnet orné de clinquants, de fleurs artificielles. Ici, l’ornement est plutôt simple, nous sommes chez des cultivateurs…Notons que la couronne se mérite; elle est le garant d’une vertu intacte.

    Ce qui est  ethnographiquement remarquable également, c’est la configuration de la pièce dans laquelle se tient le banquet dont Louis-Philippe Kamm nous montre intentionnellement la partie la plus significative. Il s’agit de la pièce la plus grande de la maison. En général, elle occupe toute la largeur de la façade, côté rue. Elle correspond exactement à celle décrite par Paul Lévy (**)dans La Vie en Alsace, 1928, située dans une ferme d’Oberseebach, un des villages les plus typiques de l’Outre-Forêt que Kamm a bien connu et qui a cette particularité d’être pour moitié catholique et pour moitié protestant parce qu’il avait appartenu simultanément à deux seigneurs qui, au moment de la Réforme, avaient opté, l’un pour le catholicisme, l’autre pour le luthérianisme.

    Dans cette pièce qui sert à la fois de salle à manger et de salle de réception, on distingue deux parties séparées par une cloison de planches fermée par de larges rideaux bleus à carroyage blanc qui rappellent le Kelschbloï (Kölnischblau = bleu de Cologne). Cette vue sur la cloison est certainement la plus intéressante. Mais, suivons la description  que nous donne Paul Lévy: «A droite et à gauche de l’horloge rustique qui se trouve au milieu s’ouvrent  de larges baies qui permettent un regard indiscret dans le sanctuaire de la maison, la chambre à coucher , ou mieux exprimé, l’alcôve. Tout l’espace disponible est occupé par deux monstres qui se révèlent des amas de draps, de couvertures, d’édredons, de coussins, le tout s’élevant à une hauteur vertigineuse. Il faut sans doute un corps agile et un long entraînement pour pouvoir se coucher.»… Mais cela, Kamm nous le laisse deviner!

    Pour finir sur cette remarquable cloison, portons notre attention sur les deux linteaux incisés à la gouge de motifs en forme de double croix (+ x), en fait, une étoile à huit branches, évocation d’une rosace solaire. Elle symbolise, selon André Pierre (***) les quatre saisons, les deux équinoxes et les deux solstices. Le chiffre 8 étant un symbole de longévité, de résurrection du Christ mais aussi de l’Homme…

    Les tableaux que l’on aperçoit, sont difficilement lisibles quant au thème et à la technique: huile ou plutôt peinture sous verre en vogue à l’époque? Sauf celui qui est accroché sur le montant droit de la cloison; il représente un cheval cabré dont le cavalier montre, le bras tendu, la direction de l’attaque. S’agit-il de Napoléon ou de la photo commémorative du service militaire du maître de maison dont on a découpé la tête pour la placer sur une silhouette stéréotypée, ce qui était coutumier dans l’armée allemande entre 1871 et 1914? Car il a probablement servi dans l’armée de l’occupant ce qui ne l’empêche évidemment pas d’afficher sa francophilie par la guirlande tricolore suspendue au plafond!...

    Mais, intéressons-nous enfin à cette joyeuse assemblée et à la manière dont Louis-Philippe Kamm l’a restituée. La bonne entente est avérée. Pas de mésalliance. On aura tout fait pour l’éviter…Et on a sans doute atteint, pour la dot, un modus vivendi acceptable pour les deux parties.

    La scène est quelque peu animée grâce à l’homme aux bras tendus «qui semble se jeter en avant de tout l’élan de son corps» (**** ) en direction de la servante qui porte bien haut, comme pour la protéger, une jatte de belle faïence blanche à petits motifs colorés (de Soufflenheim?), remplie à ras bord de ce qui ressemble fort à des Nonnepfürtzel (des pets de nonnes). Autre geste qui attire l’attention, geste bien à propos, celui de l’homme, à l’extrême gauche, qui, tête renversée, vide son verre jusqu’à la dernière goutte. Enfin, celui, plutôt déplacé du rouquin, à droite, qui, par ennui, regarde l’heure au lieu de s’occuper de sa jeune et charmante voisine qui n’en demande pas mieux.

    La manière de Kamm est patente. Sa puissance triomphe dans cette grande réalisation où, c’est toujours la figure humaine qui donne le rythme à l’ensemble, selon Robert Heitz. La composition est remarquable de clarté et d’équilibre auquel contribue la répartition des couleurs fraîches, non saturées. Inutile de chercher la signature, nous reconnaissons Kamm du premier coup d’œil à la tête de ses paysans. Contrairement à Luc Hueber dont les personnages de ses Noces villageoises sont bien individualisés, les hommes de Kamm ont tous le même profil – le profil Kamm – pourrait-on dire. Il se rapproche d’ailleurs du profil grec: le nez dans le prolongement du front, mais avec un menton au prognathisme puissant, propre à rendre jaloux le plus typé des Habsbourg…Et surtout un nez qui, lui, ornerait avantageusement celui de Cyrano, car «C’est un roc!...C’est un pic!...C’est un cap!...Que dis-je, c’est un cap!...c’est une péninsule!...»

 

    Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes s’il n’y avait pas ce dossier de chaise à pieds divergents. Sa structure et son décor ne sont pas innocents…C’est un masque au regard noir, vide; et ce cœur renversé en guise de bouche, noir également…Mauvais présage? C’est curieux, on ne le remarque pas tout de suite. Mais dès lors, on ne peut plus en détacher le regard. L’attirance devient obsessionnelle!...Kamm casse l’ambiance! Voulait-il, à l’instar de Holbein le Jeune qui avait imposé à ses Deux Ambassadeurs une anamorphose menaçante, donner un signal prémonitoire qui renvoie à la mort? Voulait-il  que ce tableau soit un memento mori?  Ce serait étonnant! Et pourtant….

                                                                                                                                                                                                                                                                                                      Louis-Philippe Kamm

Bibliographie

 

- Robert Heitz – Etapes de l’Art alsacien – Saisons d’Alsace N° 47, 1973

- Emmanuel Honegger – Carnet de croquis de Louis-Philippe Kamm – Editions du Verger. (****)

- Alfred Wahl et Jean-Claude Richez – La Vie quotidienne en Alsace (1850 – 1950)

- Hachette, 1993

- Paul Lévy – Oberseebach – La Vie en Alsace – 1928 (**)

- Charles Spindler, Anselme Laugel, Marguerite Doerflingen – Costumes et Coutumes d’Alsace – Editions Alsatia, Colmar, 1975

- Michel Loetscher et Jean-Charles Spindler – Spindler, un siècle d’art en Alsace – Editions La Nuée Bleue – Strasbourg, 2005

- Claude Guizard et Jean Speth – Dialectionnaire – Editions du Rhin – Mulhouse, 1991

- André Pierre – Motifs Alsaciens, à connaître et créer – Editions Ouest France – Rennes, 2004 (***)

- Max Weber – L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme – Editions Plon, 1964

(*)

- Henri Zislin – L’Ame alsacienne – Imprimerie de «L’Alsace»

- Fédérico Zeri – Derrière l’image – Editions Rivage, 1988


 
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