Culturel




" L'analyse d'une Oeuvre "                      

par François Walgenwitz      francois.walgenwitz@sfr.fr


                          

Frédéric Fiebig 

(1885 -1953)


La Grimmelshülle en Automne



© Raya FIEBIG
La Grimmelshütte – Huile sur carton – 1934

    Durant son séjour dans le fruste refuge de la Grimmelshütte, de juin 1934 à mai 1935, Frédéric Fiebig peint sans discontinuer. Selon sa fille, Raya, alors âgée de 15 ans, il réalise trois huiles par jour, en moyenne. Et, au total, pas moins de soixante versions de la Grimmelshütte elle-même.

    Parmi les plus belles, je considère celle-ci comme étant la plus intrigante: apparemment inachevée «en surface», mais, certainement aboutie «en profondeur»

    Le regard est immédiatement attiré par le triangle magistral, péremptoire qui nous assaille. Il est froid et sombre comme le destin de Fiebig; mais il porte en lui une lueur d’espoir: une tache orangée, elle-même de forme triangulaire. Le triangle, son emblème, s’affirme ici comme le symbole de la divine omniprésence dans le monde et notamment dans l’homme; signe théosophique que Fiebig a peint en blanc sur le Rocher (voisin) des Anneaux, assorti d’une croix et des initiales d’Eric et de Frédéric. Cette inscription, témoignage de son chagrin,  rafraîchie par le Club Vosgien, est toujours visible.

   A la partie droite du tableau, géométrique, dessinée, pour ne pas dire labourée à longs traits énergiques, répond une étendue peinte de larges touches juxtaposées au couteau, informes. («Nous trouvons à la nature autant d’imperfections que nous en avons en nous-mêmes»); elles symbolisent les frondaisons automnales  qui enserrent la Grimmelshütte. On ne peut pas parler, ici, de construction: il ne s’agit pas d’une structure préméditée mais, plutôt d’une transcription de jeux de lumière perçus dans l’instant. D’où la subtilité des tons assourdis, les nuances de mauve et de jaune orangé qui se concilient dans un équilibre apaisant.

   Tout détail superflu, accessoire, est éliminé. C’est le résultat d’une volonté, le résultat d’une méditation, d’une analyse approfondie, d’un état d’âme…Une fois de plus, Fiebig interroge la nature, à la recherche de l’essence des choses. C’est la vision des choses, l’exaltation du moi qui s’exprime. Rappelons-nous l’autoportrait aveugle: «Ne pas se laisser tromper par les yeux!» Ce qui conduit son art «jusqu’au cubisme, jusqu’à l’abstraction, jusqu’à l’obsession.» (F. Léger).

    Le stoïque isolement  dans lequel il s’enferme, lui fait dire: «Je vis comme un arbre abandonné». De fait, il mène une vie de peines et de tourments, mettant celle de sa fille en danger…. Mais il lui a fallu quitter la civilisation pour vivre son art; car sa peine, sa vie intérieure, il n’a que l’art pour les dire…et ce, en rapport avec la mort d’Eric.

    Mais, revenons au tableau. Quand on pense que ce modeste rectangle de 12,5 x 12,3 cm a sans doute été découpé dans un des emballages cartonnés de sucre que rapportait Raya, on est frappé par le paradoxe entre la trivialité de ce support et la quintessence de l’acte du peintre, c'est-à-dire, la synthèse de son amour de la nature et de son art.

 

©Raya Fiebig
Le refuge de la Grimmelshütte en 1934
Photo: F. Walgenwitz
L’inscription au Rocher des Anneaux



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