Culturel



" L'analyse d'une Oeuvre "                      

                   par François Walgenwitz        francois.walgenwitz@sfr.fr


                          

Bernard Gantner 

(1928)



© Michel Gantner
Neige dans les Vosges, 1966 - (130x162cm)
Huile sur toile



        « Neige dans les Vosges, 1966 » se situe à la charnière de l’évolution de Bernard Gantner et témoigne d’une «seconde pratique» plus lisse, où la transparence domine. Celle-ci est obtenue par l’adjonction de médium aux pigments.

    Procédant par superposition de couleurs et de glacis, Bernard Gantner crée une surface nacrée, infiniment riche en vibrations expressives (*) Le couteau est délaissé au profit des brosses et de pinceaux fins qui ajoutent de l’écriture aux couleurs. Toute la surface se trouve ainsi animée jusque dans ses moindres détails, fragmentation qui s’apparente à un effet fractal.

    Si l’œil du spectateur s’approche au plus près de la toile, apparaît alors un merveilleux chaos insoupçonné, envahi d’abstraction, siège d’une invraisemblable mobilité, tellement vivante…(*). Et si le spectateur recule à la distance nécessaire à la contemplation du tableau, les détails se fondent insensiblement dans le paysage, ils mettent leur abstraction au service de l’ensemble figuré. D’où, une profondeur insondable offerte à la lisibilité de l’œuvre, une continuité indéfectible qui tient du prodige

    La frontière entre ciel et terre, arrondie, aux pentes douces, reposantes, ligne dentelée où pointent les lointains conifères, correspond aux premiers contreforts des Vosges haut-saônoises. Le ciel gris, maussade, mais léger, vaporeux, met en valeur la blancheur éclatante des pentes enneigées. Les espaces boisés sont  naturellement - et sans doute scrupuleusement - répartis, …il me semble qu’on ne doit pas déplacer ne serait-ce qu’un arbre, qu’une maison. Un paysage est composé totalement: même une fenêtre, même une lucarne ont leur raison d’être. Ils traversent le paysage en une bande légèrement oblique, trouée de clairières et présentant une large ouverture dans laquelle se dresse la maigre ramure d’un baliveau élancé qui guide le regard vers une maison isolée, perchée là-haut, et qu’on ne remarque qu’alors…La transition entre les taches sombres de la forêt, des bosquets, des arbres et cépées isolés et la blancheur immaculée de la neige est assurée par les effleurements voilés, translucides, d’un bleu céladon délicatement dilué. Du rideau d’arbres médian surgissent les silhouettes émaciées de feuillus décharnés, au graphisme précis, minutieux, qui est la marque de Bernard Gantner et qui n’est pas sans rappeler Les chasseurs dans la neige de Bruegel l’Ancien, ou son Paysage d’hiver avec patineurs. Les chasseurs et les patineurs en moins…Mais, avec, en plus, la discrète évocation de la vie ralentie des paysans quand s’amoncellent les flocons de neige qu’ils appellent, avec une certaine indulgence, «les fleurs de la patience.»

© Michel Gantner
Détails

   

    Mais, ce qui avive irrésistiblement notre attention, ce qui nous intrigue au plus haut point, c’est cette tache rouge qui jaillit d’un buisson aux grêles rameaux noirs et ensanglante la neige…

    Quelle est sa signification? Nous sommes perplexes devant la variété des hypothèses envisageables. Est-ce la représentation du buisson ardent qui brûle sans se consumer? Bernard Gantner a-t-il voulu évoquer le feu qui annonce le renouveau, le feu purificateur, régénérateur, ou la flamme éblouissante qui symbolise l’imagination exaltée, le subconscient? Ou est-ce le soleil qui s’est noyé dans son sang qui se fige, référence à Charles Baudelaire? Cet aven pourpre, cette éruption tellurique, ont-ils une signification métaphysique? Font-ils allusion à un appel semblable à celui que reçut Théophile de Viau (1590-1626):

Un esprit se présente à moi
J’ois Charon qui m’appelle à soi
Je vois le centre de la Terre.

    Cette incandescence qui trouble la paix des lieux peut aussi avoir été inspirée à Bernard Gantner par la musique qu’il écoutait invariablement lors de ses pérégrinations. Or, la musique peut entraîner n’importe où et le peintre, plus il se rapproche de l’art abstrait, plus il revendique le même droit pour sa peinture…Ce jour là il était sans doute en compagnie de Schubert qui, dans ses quatuors  alterne terreur et réconciliation, crainte de la mort et espérance, mort et rédemption…

    En fait, le spectateur n’est pas sûr de comprendre ce qu’il voit puisque la clé lui est inaccessible. C’est vrai en partie. L’essentiel est ailleurs; le tableau renvoie le spectateur à lui-même, l’engage à repousser les certitudes, les postulats. Il est devant un modèle de liberté.


Sources:

- (*) Entretien avec Monsieur Pierre Gantner

- Pierre Gantner: - Gantner - © 2006 Musée GANTNER

- La Lyre d’Orphée – PUF - 1947

- Joël Couchouron – Vie paysanne des Hautes-Vosges – Imprimerie Prim’Plus - 1985



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